association Barbara Perlimpinpin

association culturelle loi 1901 ayant pour objet de perpétuer la mémoire,
de faire connaître
et vivre l'oeuvre de
Barbara
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SOMMAIRE

I.   Marie Chaix                      Key West, 25 Novembre 1997

II.  Didier Millot                     Le 30 janvier à Vendôme  (2000)

III. Cornélia Nauta               Une passante dans la nuit (1997)

IV. Solange Levesque          Une année avec Barbara (2003)

V. Philippe Bracquemond    Dessine-moi Barbara ! (2003)

VI. Danie Dulos                     Vivre en scène (2004)

VII. Mireille Perrier               Barbara (2004)

VIII. Martine Worms            26 mars 1994 – 26 mars 2004 (2004)

IX. Danielle Moyse              L'histoire d'une voix (2006)

X. Cornelia Nauta                Voici le soleil, en novembre, inattendu (2007)

I.

On vit en oubliant qu'on vit

et puis le téléphone sonne.        

Dans la nuit de Key West       

le téléphone sonne

à l'autre bout de la maison.    

C'est un fax, cela arrive.   

Ne bougeons pas, demain suffira.

A Paris il fait jour

et les heures nous poursuivent.

Le téléphone sonne,

une voix lointaine laisse un message,    

une aube pâle dessine les persiennes.

A Paris il fait jour,

les heures nous ont rattrapés.

Il faut bouger.

"Madame, nous venons d'apprendre la mort de Barbara.   

Etant donné l'heure matinale,    

Je préfère vous envoyer ce fax…"

On dirait une chanson.

Si souvent je l'ai redouté

Et c'est là ce matin,

Dans la chambre qui s'éclaire

"Elle est morte."            

Les mots sont vides de sens,

je les répète sans comprendre.

Cette nuit elle est morte à Paris

Et je dormais en Floride.

Les images défilent et surtout les notes.

Si mi la ré tu n'es plus là ma belle,

et le piano est muet. 

Tu ne chantais déjà plus,

nous aurions dû comprendre.     

On vit en oubliant qu'on vit

et   puis le téléphone sonne.     

Un petit matin à Key West tout s'arrête

mais le vent continue à souffler,  le jour à se lever. 

On dirait encore une chanson.

Pourtant nous le savions,

tu nous avais prévenus :

"Par une nuit de novembre,

pardonnez-moi je vous quitterai

je me ferai légère, légère

et dans un bruissement d'ailes

je rejoindrai les forêts de lune…"

Ce n'est pas une chanson.

Voyageuse de la nuit bleue,

n'oublie pas tes lunettes

ni tes mules de velours.

Pour les pianos ne t'inquiète pas,

le ciel en est rempli

et les anges les accordent.

Quant à nous, pauvres de nous,

l'oreille dressée nous comptons  les    étoiles.

Marie Chaix ©

Key West, 25 novembre 1997 ®

 II. LE 30 JANVIER A VENDOME

 

Une scène. Un rocking-chair. Du velours rouge. Il manque le piano noir. Il faudra attendre encore… Il y a des impatiences dans la salle, des énergies, qui se contrarient, qui se contredisent. Le public est là pour vous, Madame. Et qu’importe ce qu’on peut en dire… l’essentiel est d’être là, pour dire ce qui doit être dit, pour sauver ce qui pourra l’être.

C’est drôle, il pleut aujourd’hui sur Vendôme. Vous auriez détesté sans doute cette mise en scène mais peut-être auriez-vous fini par en rire. Il faut se moquer du dérisoire. De cette journée, je garde d’abord comme souvenir ce tonnerre d’applaudissements quand pour la première fois, par la magie des images, vous êtes apparue sur scène. Femme de la route. Femme de la nuit. J’ai reconnu la douceur du velours, le bruit de la soie, votre main qui se cabre dans la nuit et se tend vers moi... Les plus beaux souvenirs appartiennent à chacun de nous. Ils ne sont pas à vendre. Et c’est certainement contradictoire, mais au nom de cet amour partagé, on ne pouvait pas laisser partir les brocantes, les trésors de Précy au premier marchand venu. Comme ce drôle de miroir, vous savez celui fabriqué pour... Mais, chut ! Promis, juré, je referme la porte, je garde votre secret. Oui, les choses sont aussi notre histoire. Elles traversent notre vie. Comme nous, ce sont des passants. Et ces objets de votre vie, dispersés désormais dans le vaste pays de vos amours, continueront à vivre de vous. C’est bien là, la seule chose qui m’importe.

Tous ces objets que l’on met en caisse sans les trier, souvent dans la confusion, à la dernière minute, en catastrophe, sans plus aucune logique, quand il faut vider une maison. Quand le temps nous est compté. La petite caisse qu’il faudrait pour cette lampe…, non, il n’y en a plus. Celle-là, oui, mais elle est bien trop grande. Tant pis, tant mieux, on y mettra autre chose. Et qu’importe si les pulls se mélangent aux stylos, aux cadres, aux photos. Les pulls amortiront les chocs. Toutes ces caisses, après, que l’on oublie parfois d’ouvrir, ça nous rassure. Ne plus posséder ces reliques que l’on traîne depuis l’enfance serait terrible, insurmontable. Les garder dans leur inertie est indispensable à notre équilibre. Savoir que ces choses là, cette partie de nos souvenirs, cette partie de nous en fait, sont à portée de main, à portée de mémoire, nous permet aussi de ne pas être gagné par la folie, quand tout change dans notre vie.

Je me dis parfois qu’il vaudrait mieux, du temps de notre temps vivant, donner ce qui peut l’être et jeter le reste. Ne vivre qu’avec le contenu de quelques valises. Etre nomade jusqu’au bout, toujours prêt à repartir. J’ai maintenant la hantise de ces maisons pleines de choses inutiles, d’un autre âge, d’un autre monde, que l’on ne peut pas garder parce qu’on ne peut plus garder... la maison, justement. Parce que chez soi, c’est déjà tellement encombré de notre propre fouillis. Des choses qui n’ont de valeur que pour soi, parce qu’elles auront concerné une partie de nous, seulement. Comme ces billets de spectacles, ces articles de journaux...qui n’ont de valeur que pour soi. Pour rendre les choses transmissibles, intéressantes aux yeux des autres, chacun s’applique bien à les classer, dans des boites, à les répertorier. Mais qui voudra, qui pourra garder cela... après... Au départ, oui, c’est toujours possible. Mais les mois, les années aidant, toujours il faut jeter, se défaire de ce qui encombre, de ce qui apparaît comme n’avoir pas pour soi d’utilité directe au quotidien. Il faut apprendre à jeter, à ne garder que l’instant. Les sentiments, la trace indélébile qu’ils laissent sur nous. Les images. Les voix qui se gravent dans les mémoires. Un souvenir n’appartient qu’à soi, même s’il est collectif, un souvenir c’est une somme d’individualités. Chacun a le sien, chacun voit les choses de son côté. Chacun a vécu ce même événement mais sous un angle différent. Comme pour les photos. Et comme pour les négatifs, leur reproduction peut varier du tout au tout, selon le grain du papier, la durée du bain. Les souvenirs, c’est une alchimie dont la formule n’est jamais établie.

Je pense à la maison de Précy vide de ses pianos, de ses rocking-chair, et vide de Vous et de vos émotions. Il reste les espaces blancs des cadres. Les marques sur le sol. Il reste Vous, surtout, partout dans ce lieu déserté de la plupart de vos objets.  Je ne veux pas imaginer ce qui s’est passé à Précy. Comment les pièces ont été ouvertes, puis comment tout a dû être encamionné, puis  trié, après. Pour la vente. Oui, bien sûr, il fallait faire quelque chose pour toutes ces objets qui avaient déserté leurs chers murs, leurs chères pièces de Précy. Toutes ces choses, pas toujours les plus belles, allaient mourir faute de l’attention quotidienne perdue pour elles. Les choses ont une âme, oui, et elles ont besoin d’amour pour vivre.

Dans la maison blanche, sur les murs de pierre, la maison continue de parler. C’est l’écho du bruit du marteau que j’entends, celui qui à petits coups secs entame le plâtre, entre deux moellons. Puis le frottement du bois du cadre qui s’ajuste sur la paroi. Votre pas sur le carreau, qui va, s’en va, puis revient jusqu’à temps que l’accord soit parfait entre l’alignement du mur et celui du tableau. Sous la lumière qui transpire au travers des persiennes, la maison devient bleue au soir tombant. La nuit n’est jamais tout à fait noire. Vous continuez à jouer à cache-cache avec la lune, photophore. Lumière de vie.

Les maisons sont faites pour vivre. C’est pour cela qu’elles doivent être habitées par les vivants comme par les esprits. Elles doivent respirer pour vivre. C’est ainsi. Les maisons sont survivance. Elles sont debout quand nous sommes couchés. Fières. Nobles.

Les maisons ont une mémoire.

Les maisons sont notre espoir.

Ah ! Vos objets familiers. Vos compagnons de batailles, combien de campagnes avez-vous menés ensemble de ville en ville. D’abord des hôtels, pas toujours borgnes mais parfois envahis par des compagnons de mauvaise augure. Puis ce fut les premiers appartements. Pas forcément le vôtre, pas forcément petit. Et le rocking-chair qui a suivi de Passy à Précy, de Précy à Pantin. Les rocking... Doubles. Multiples... Vos objets ont repris leur liberté, ils étoilent de nouvelles vies. Le comment n’a plus d’importance. Ce sont nos sentiments pour Vous, Barbara qui sont l’essentiel. Ceux-là, rien ne pourra les disperser. Dans ce pays  lointain où, voyageuse, vous allumez le ciel et les pianos nuages, vous continuez à nous donner tant d’amour. Pas d’argent, pas d’enchère dans le ciel.

Il se fait tard, la vente n’en finit plus. Une voix m’appelle. Il faut que je parte. Avant que le spectacle ne s'achève. Sans au revoir. C’est mieux ainsi, je n’aime pas les histoires qui ont une fin. Les choses vont rester en suspens. D’ailleurs, avec Vous Barbara, le mot fin n’a pas de sens. Vous êtes notre territoire. Au dehors il fait nuit. Je continue le voyage. J’ai pris mon bagage. Je vous emporte. Sur la route, je ne sais pas quand, je ne sais pas comment, je ne sais pas où je vous retrouverai. Mais je suis sûr d’une chose, vous serez toujours là où je ne vous attendais plus.      

Didier MILLOT © (5 février 2000) ®

III. UNE PASSANTE DANS LA NUIT

Novembre, un temps indélébile,  

un brin de magie se faufile,

dans ta douce voix mélancolique.    

Le coeur gros, je suis anéantie,

 mais je me love dans tes mots,      

jusqu’à ce que la fête soit finie.

La musique, quel havre magnifique,

la peur domptée, exténuée,     

pourtant rien n'est jamais acquis.   

Tu es une passante dans la nuit,   

qui illumine un instant,   

en chantant, les fissures de la vie.     

Dernier salut avant ton départ,   

avec une tendresse infinie,    

tu me couves du regard, tu dis :     

"Merci chérie, il est dejà tard,

merci d’être venue ce soir.

Ne m’attends pas ici dans la pluie.

J'espère que je passe de façon  

 la plus belle avec mes chansons.

 Je viens, je chante, je pars, pardon.

 Je suis une passante dans la nuit             

qui illumine un instant

les fissures légères de la vie".  

 

Tu es une passante dans la nuit,

une aventureuse qui chante,

la voix étincelante, et qui,

éclaire brièvement la nervure

creuse de sa vie, de ma vie,

avant de disparaître sans traces,

en silence à la nuit tombante,

tout comme une étoile filante,

que la terre sur son sein embrasse.

Que reste t’il de tant de lueurs,

que le temps dans son cours efface,  

Les fleurs d’amour jetées en douceur,

que sur ton passage tu ramasses,

les larmes mêlées de sueur, 

la tendresse, la passion et la grâce,

ou bien notre joie désarmante,

 qui en cascade se déchaîne,

pendant que tu arpentes la scène.

C’est pourquoi, toi, la délirante,

si folle d’amour ou folle d’angoisse,

tu nous dis que tu nous aimes.

 

 

Dans mon coeur toujours présente,

ta voix qui jamais ne s'efface,

si rayonnante quand elle chante.

La trace de ces voyages d'amour,

précieusement  je la garde vivante,

dans ma mémoire, toujours.

Tu es là. Demain, après demain.

 De ce lien jamais tu ne te lasses.

Comme ces danseurs par exemple,

qui s’éloignent et puis s’enlacent,

séparés par le temps ou l’espace,

nous sommes cependant ensemble.

Avec le coeur tendre je t’embrasse.

 

Cornelia Nauta

Octobre 1997, Grijpskerk (Pays-Bas) Tous droits réservés ®      

 

 

IV. Une année avec Barbara

Mieux connue sous le nom de Barbara, Monique Serf disparaissait le 24 novembre 1997. On l’appelait
la chanteuse de minuit " du temps qu’elle chantait dans des bars minuscules à l’heure des dernières tournées. Trop rarement radiodiffusées depuis que la plupart des chaînes francophones s’alignent sur la loi des cotes d’écoute, ses chansons font toujours l’effet d’une pause bienfaisante ; elles se glissent comme une confidence à l’oreille de l’auditeur. Elles se lisent comme on lit Verlaine. Les éditions des Mille et une nuits ont eu l’idée de consacrer à cette artiste unique leur agenda 2003.

L’ouvrage a de la tenue : couverture rigide avec photographie de Barbara, reliure cousue, tranchefile et signet en soie lie-de-vin, nombreuses photos et documents divers reproduits sur papier couché. Les pages paires sont consacrées à l’horaire de la semaine, heure par heure, jour par jour, tandis que les pages impaires reproduisent divers documents. On découvre des photos inédites (de son enfance et de sa jeunesse notamment), des fragments de lettres, de manuscrits, ainsi que plusieurs citations extraites des chansons et de son autobiographie, Il était un piano noir, un texte personnel et vibrant de sincérité, auquel sa mort a malheureusement mis fin. Le traditionnel calendrier des saints pour 2003 et 2004, une chronologie détaillée de la carrière de la chanteuse, des " repères bibliographiques " et un carnet d’adresses intégré enrichissent ce petit livre de format poche.

A la fin, on trouve un texte de Marie Chaix (qui fut sa secrétaire et amie) intitulé Silence, qui fait parler Barbara : " Que penserait-elle de se retrouver dans un agenda ? Dieu sait, son humeur était si fantasque ! " Vous voulez passer toute une année avec cette tête-là ? Vous êtes sûr ? Alors n’y inscrivez que vos rendez-vous d’amour, vos chansons, vos poèmes, dessinez-y des oiseaux, des petits navires, oubliez-moi… ne gardez que la musique "… Roland Romanelli, également cité : " Pour travailler avec elle, il fallait avant tout la comprendre et rentrer dans son univers. " L’Agenda 2003 Barbara contient quelques clés.

Par ailleurs, dans un album luxueux, grand format (35 cm1/2 sur 22 cm), tout en noir et blanc et imprimé en gros caractères, Fayard offre une nouvelle édition du texte que Barbara laissa inachevé lors de son départ précipité en 1997. L’album à couverture rigide s’enrichit de plusieurs photos inédites dont certaines se retrouvent dans l’Agenda Mille et une nuits publié par l’Association Perlimpinpin-Barbara. Fayard a d’ailleurs fait appel aux conseils de cette association pour l’établissement de sa nouvelle édition dont la mise en page (de Didier Thimonier) fait rêver. L’ouvrage comblera tous ceux qui se sont laissé toucher par la voix de cette poète chanteuse lucide et authentique qui écrit : " Je ne détiens aucun secret, aucune formule magique, […]
Il faut […] " vigiler " pour les autres autant que pour soi. Vouloir avec une inentamable opiniâtreté. Etre sa vérité. Ne jamais perdre espoir. Vouloir recommencer. Avoir peur mais avancer toujours
 ". Cadeau
.         
                                 
Solange LEVESQUE


(Article paru au Canada dans Le Devoir du 11-12 janvier 2003, reproduit avec l’aimable autorisation de son auteur.)

V. Dessine-moi Barbara !

Dessine-moi Barbara !
La demande était claire, exprimée. Il était établi que j’en étais capable, qu’il suffisait d’un peu de bonne volonté, d’un peu de travail, que je pouvais bien faire plaisir en somme.
-Mais je n’ai jamais vu Barbara ! C’est toi qui m’as fait découvrir ses chansons, qui m’as fait apprécier toutes les couleurs de sa voix !
J’ai tenté de justifier ma réticence. Et puis peindre quoi ? L’image qu’elle donne d’elle ? La femme de tous les jours avec ses doutes, ses solitudes, ses bonheurs et ses coups de gueule ?
-Non !
Alors apparaît tout ce qu’elle représente pour ceux qui l’aiment ou ce qu’elle est devenue pour moi, peu à peu. Mais je ne suis pas peintre… je suis marin.
- Ne me demande pas de peindre Barbara...
Si tu le veux, je te dirai ces pays où l’on accroche les guirlandes aux petits cocotiers parce que, là bas aussi,c’est Noël. Je te parlerai du vent.

Je te donnerai ces lagons bleutés pour porter ton corps et la pluie des tropiques pour rincer tes cheveux.

Pour toi, je mettrai le couchant dans l’étrave pour colorer mes voiles et éblouir tes yeux. Je te montrerai

mes cartes, je te dirai comment faire le pain avec l’eau de mer.

Pour toi, je tracerai un long sillage brillant. Je te donnerai l’immensité et les refuges les plus secrets.

Demande-moi la mer je te la dessinerai.

Mais Barbara… Douce et violente. Digne et indécente. Publique mais secrète. Barbara femme libre.

Je sais le prix de cette liberté, le poids du doute et de la solitude. Je sais aussi quelles tempêtes cette liberté déchaîne et ce qu’il en coûte de ne pas étouffer ses révoltes.

Face au mauvais temps, subir ne suffit pas. Il faut tenir et tâcher de rester manœuvrant.

Alors, j’ai tourné mon pinceau dans le petit godet de peinture comme on tourne la manivelle d’un winch pour établir une voile de gros temps, j’ai jeté l’eau colorée sur le papier comme on se jette contre la mer et le vent. Tenir, économiser ses forces, ménager sa barque. Pas de temps mort, d’abord le bateau et de façon obsessionnelle, quelle que soit la brutalité des éléments. Rester précis. Conserver sa capacité à agir.

Combien de temps dure une tempête ? Personne ne sait répondre précisément. Les Anciens affirmaient que nul n’a jamais vu tourmente qui ne prenne fin. La question est donc de savoir combien de temps je pourrai tenir. Combien de temps avant l’erreur qui gâche tout ?

On pourrait s’imaginer qu’au passage d’un cap difficile contre mer et vent on se sente rassuré de voir l’éperon derrière soi. C’est un leurre, le moment le plus dangereux même si le calme semble vouloir revenir. Naviguer au vent d’une côte n’est pas une situation enviable et dessiner cette femme-là c’est naviguer à son vent quand le papier vous regarde comme vous guette le récif. Il faut tenir et tenir encore. Tous les marins ont exprimé cet état second où l’homme souffre quasi physiquement pour son bateau, où il ressent en lui les efforts de son gréement, la pression sur la coque. Les haubans deviennent ses propres tendons accrochés aux os de ses mâts. Surtout ne pas se perdre, garder le cap. Pas de gestes inutiles, pas d’action désordonnée. Ne pas tomber, ne pas se blesser ; ne pas le blesser lui qui me porte et par qui je survis. Rester adroit malgré l’engourdissement et la fatigue.

Au portant (vent arrière) quand on est obligé de fuir, c’est quelquefois monstrueux. Chaque vague est un mur. Des milliers de tonnes d’eau se ruent sur le bateau et le projettent à des vitesses vertigineuses. Garder la tête froide, négocier vagues après vagues, se maintenir en équilibre dans les grands surfs, quand tout entre en vibration. C’est grisant, hallucinant de puissance et de beauté mais une seule maladresse, la moindre avarie et c’est l’abîme…

C’est dans le déchaînement que j’ai peint ce portrait. Dans la crainte et la griserie, tâchant de rester précis.

J’ai peint comme on manœuvre dans le gros temps, honnêtement. Et les yeux brûlés de sel, elle m’est apparue dans ses embruns d’aquarelle. L’île inaccessible m’offrait son havre et tout s’est apaisé.

Alors j’ai cherché mon pinceau le plus délicat. Je l’ai soigneusement nettoyé bien qu’il fût déjà propre, j’ai pris mon temps et j’ai maquillé les lèvres de Barbara.

Là, ma main a tremblé. Je l’ai maquillée… pour dire merci.

Merci Madame et chapeau bas.

Philippe Bracquemond (Janvier 2003)

     Philippe Bracquemond, membre de notre association, a souhaité avec Annie Finck soutenir notre action en faisant reproduire 500 exemplaires numérotés de l’aquarelle présentée à la une de cette Lettre. Vous pourrez vous la procurer pour la somme de 15 € l'exemplaire + 2 € de frais d’expédition en contactant le secrétariat de
Perlimpinpin-Barbara (Tel : 01 45 89 70 45).

VI. VIVRE EN SCENE

Vivre en scène

Rien de mal ne peut arriver dans un théâtre, rien.

On y est protégé de tout, disait Barbara.

Pourtant elle connaissait l’angoisse quand venait l’heure du silence, l’heure de l’attente.

"  Dans les théâtres j’attends,

je les attends,

la peur qu’ils ne viennent pas

et brusquement la peur de les sentir là,

le silence de leur souffle retenu… "

Spontanée et précise, Barbara avait appris à travailler mentalement car la scène exige une grande puissance de concentration, une technique, et une discipline artistique très particulière. Par exemple pour entrer en relation directe avec le public, il faut d’abord savoir le dominer pour ensuite chercher à atteindre sa vie intérieure, son âme.

" Je travaille partout, le jour en marchant, la nuit dans mon sommeil… J’ai appris à m’écouter, à intérioriser avec une grande liberté. "

Grâce à ce flux vivant que lui a toujours renvoyé le public, Barbara a su construire son personnage avec une vraie rigueur de comédienne. Elle a ainsi poussé les limites de la chanson jusqu’au théâtre.

" Mon corps me dicte ; j’écoute mon corps et le suis…

Ai-je ainsi façonné la femme que je voulais être, ou bien cette métamorphose a-t-elle été due à la scène elle-même qui m’a fait peu à peu ressembler à ce que je suis physiquement devenue ? " ƒ

Souvenez-vous…

Un espace éclairé sur la scène, Barbara en est le centre ou plutôt sa tête ses mains sur lesquelles tombe la lumière. Dans un espace aussi restreint qu’un cercle de lumière elle fait passer son émotion, mettant en jeu le minimum de gestes, cela s’appelle la grâce.

                                                                                                                                                 Danie DULOS  (2004)

Extrait de " Lily Passion "

et ƒ Extraits de " Il était un piano noir… "

VII.Barbara



La comédienne Mireille PERRIER, toute de grâce et de talent, amie de toujours de notre association, que vous avez peut-être admirée le 6 juin 2004 à l’Haÿ-les-Roses dans sa magnifique lecture de Perlimpinpin, témoigne et nous parle de BARBARA.

(ce texte (DR) a été reproduit dans la Lettre n°11 de décembre 2004)

 

D’où venait-elle ?

A qui appartenait-elle ?

Cette voix qui m’est parvenue un jour de ma septième année, vibrante, cristalline, chaleureuse, et délicate comme peut l’être une goutte de rosée sur un brin d’herbe.

Je fredonnais Une petite cantate, Nantes

Et puis le souvenir de mon premier 33 tours, sa pochette blanche avec des roses et le souvenir de voir défiler sur mon petit électrophone ces disques noirs, retransmettant inlassablement les voix de Brel, Brassens, Gribouille, Barbara… Toute mon adolescence !

Qui mieux que Barbara, m’aura initiée à la découverte de ces petites choses où résident la beauté et le mystère de la vie ?

En 74, je perds mon père, j’ai 13 ans. Nantes m’aidera à vivre ce moment douloureux, je pleure en chantant, j’exprime ma révolte, ma tristesse, ça soulage, et cela durant dix ans.

D’autres chansons m’aideront à espérer, à surmonter mon mal de vivre, à imaginer l’amour, à vivre ma douleur, en ne cessant de croire en la vie.

C’est à quinze ans que je l’ai vue chanter la première fois à Tours.

Je la découvre dans sa peau noire, se vautrant sur son piano, chantant au-delà des convenances, comme enivrée par sa volonté de partager avec sa voix, son corps, son âme, généreuse, entière. Grande.

Avec mon premier amoureux, nous écoutons tous ses disques : " et celle là, tu la connais, et celle-là….? " Notre premier lien commun, c’est Barbara.

Boy meets girl, mon premier film ; je chante Dis, quand reviendras-tu ? (assez mal).

Qui, mieux que Barbara, m’aura appris l’interprétation ?

Pantin, inoubliable, Lily Passion, le Châtelet.

Quand elle nous quitte, j’ai du chagrin. On voudrait tant que le corps aussi soit immortel. Mais ma tristesse vient de ce que je n’ai pas pu exprimer  ma reconnaissance. Qu’il est douloureux ce sentiment ! On meurt de ne pas exprimer l’amour que l’on a en soi. Barbara n’a cessé de le vivre, de nous le transmettre ; son amour de l’humain, son talent, son travail ont fait d’elle une femme éternelle.

Lorsque j’ai lu Perlimpinpin, pour Perlimpinpin-Barbara, le jour du baptême de sa rose, j’étais émue parce que c’était le moment de lui dire merci.

Mireille Perrier

 

VIII. 26 mars 1994 – 26 mars 2004

C’était un samedi. La route avait été monotone depuis Nantes, où nous l’avions applaudie la veille. Pour moi, c’étaient deux jours volés au quotidien. Mais cela s’était imposé, complètement, avec une force inouïe. L’après-midi s’étirait. Qu’elles étaient longues les heures avant son rendez-vous ! C’était un samedi. Dix ans plus tard, c’est un vendredi… dix ans jour pour jour que Barbara chantait pour la dernière fois sur une scène, devant ce public à qui elle avait tant donné. Si l’on nous avait dit, à nous tous qui nous trouvions dans la salle du Vinci, étrange paquebot échoué au cœur de Tours, que c’était la dernière fois… Si nous avions su, qu’aurions-nous fait, ou dit ? Qu’aurions-nous pu dire à Celle qui, depuis toute enfant, ne vivait que pour chanter ? Comment aurions-nous pu accepter un dernier rendez-vous, nous qui attendions ses retours dans nos vies comme autant d’îlots d’espoir et de beauté… ! Et Elle, quelle douleur tue, mais si vivace. Elle savait. Nous ne devions pas savoir… Et pourtant ! Pourtant, comment ne pas comprendre en la voyant si fragile, ramassant toute l’énergie que lui donnait l’amour de son public ? Comment ne pas comprendre, lorsque, pour la première fois elle fit ce que nous n’aurions jamais cru possible, lorsqu’à la fin du spectacle, Elle traversa la salle, solidement amarrée à ses musiciens ? Elle passait là, tout près de nous, au milieu des ovations, c’était un bonheur immense, et ce bonheur portait en lui le pire des adieux, pour Elle et pour nous. Oui, nous savions. Mais c’était inadmissible, impossible, trop de chagrin ! Une fois encore, Elle nous protégeait… A-t-elle su, lorsqu’Elle sortit du théâtre, que certains n’ont pas voulu l’approcher, pas voulu la déranger, et l’ont regardée de loin s’éloigner, dans sa douleur partagée ?

Qu’elle fut triste, la route du retour. Mais plus forts que cette tristesse-là demeuraient l’amour et l’admiration que nous avions pour Elle, et le désir de lui dire que nous l’aimerions toujours.

                                           Martine Worms (éditorial de la Lettre n°9)

IX. L'histoire d'une voix

1981 : Barbara fait un spectacle à Pantin après une longue absence. J'ai vingt ans, ne l'ai jamais vue sur scène, et sa voix pure accompagne pourtant ma vie depuis des années. Qu'on me pardonne cet élément biographique qui, à fort juste titre, n'intéressera personne, mais sans lequel je ne pouvais me décider à essayer de dire quelque chose de la voix de Barbara. Me voilà donc un soir de novembre, je crois, sous le chapiteau où elle chantait cette année-là, en un lieu inédit par sa taille et son style ; Barbara, ayant certes progressivement migré du minuscule cabaret de l'"Ecluse" à des salles de plus en plus vastes et prestigieuses, mais jamais chanté sous un chapiteau presque ouvert, accueillant autant de spectateurs. Je m'apprête à voir s'incarner cette voix associée simplement jusque-là à des photographies où je la trouvais si belle, si magnifiquement en accord avec l'élégance de ses chansons. La voici, les mains ouvertes, pas tout à fait aussi jeune que sur les photos des disques 33 tours, mais majestueuse de maturité. Je me suis dit souvent que des comédiens, voire des chanteurs lyriques devraient se mettre à l'école, c'est-à-dire à l'écoute, de Barbara, pour savoir ce qu'est une interprétation à proprement parler, touchante.
Car si beaucoup ont plus de puissance (Barbara ne prétendait pas avoir une "grande voix", comme on dit), peu ont su ajuster avec autant de bonheur ce qu'ils voulaient être en scène à leurs capacités vocales, être en accord avec ce que ces aptitudes permettaient. Peu ont su à ce point laisser être l'émotion à même la voix.

Cette voix pure va donc prendre corps, épouser par la souplesse des intonations les émotions les plus subtiles, et trouver sans excès, sans forçage, avec une passion retenue, la voie du cœur.

 Ensuite, je repartirai simplement enrichie de la force de cette présence, sachant que, sans réserve aucune, Barbara comme elle l'est toujours paraît-il, sera pleinement là, avec ceux auxquels fort sérieusement (il fallait oser) elle a chanté : "Ma plus belle histoire d'amour, c'est vous".


Or, l'amour est pour elle le mode d'être le plus haut. En témoigne le coup de cœur qui la conduisit à faire un enregistrement des Lettres à un jeune poète de Rainer - Maria Rilke dans lesquelles celui-ci écrit : "l'amour est l'œuvre suprême dont toutes les autres ne sont que des préparations". Il y a tout lieu de penser qu'elle n'était par conséquent jamais autant qu'en scène, ou dans la préparation de ses apparitions (au sens le plus plein du mot qui désigne ici l'incarnation la plus accomplie) sur scène.

Ce soir-là, elle s'est donc assise au piano. La sonorisation, m'a-t-il semblé, était plus forte que celle à laquelle préparaient ses enregistrements. N'était-elle pas trop forte, d'ailleurs ? Allait-elle pouvoir ouvrir l'espace d'intimité auquel Barbara nous conviait toujours ?

C'est alors qu'elle a commencé à chanter d'une voix si sensiblement altérée que j'aurais voulu courir dans ma chambre, remettre un disque pour retrouver la voix intacte, passionnément vivante, de cette femme dont le mode d'être s'accomplissait dans une création puisée au cœur d'elle-même. "Mes chansons, c'est moi, rien que moi" disait-elle dans une des rares interviews qu'elle a pu accorder au cours de sa carrière. Mais cette création ne se résumait pas à la composition de textes ni (avec la collaboration de ses musiciens) de mélodies qu'elle aurait alors pu faire interpréter par d'autres.

 

Privée de sa voix, Barbara aurait été comme la messagère empêchée d'une lettre au destinataire inaccessible. Plus encore : ses créations n'étaient ni lettres, ni poésies, souvent vouées comme telles à être lues en l'absence de celui ou de celle qui les a écrites. Ses textes musicaux, elle les composait pour venir, en personne, nous les offrir. Le public, présent, mais invisible dans l'obscurité, devait lui aussi être là pour les recevoir. Atteinte dans sa voix, Barbara était donc atteinte dans son être même. Confusément, je craignis aussi, d'où mon trouble, que l'altération de la voix ne soit le signe même de cette atteinte. À l'entracte, j'ai d'ailleurs entendu une dame dire : "On nous l'a changée !" Et tout se passait en effet comme si cette voix avait rencontré sa plus profonde blessure. Pourtant, Barbara, si perfectionniste, était là. Elle était venue, imparfaite, en toute humanité, parce qu'elle ne pouvait pas arrêter de chanter, et parce qu'en elle la passion des autres était plus forte que l'orgueil. Atteinte dans son moyen d'expression le plus propre, elle avait décidé de venir, au piano, nous porter ce qu'elle avait à partager.

C'est bien pourquoi, comme tous ceux qui étaient présents, je suis restée jusqu'à ce que, au terme du spectacle, des centaines de petites lumières s'allument en signe de remerciement. Barbara était là, "superbe et déchirante", et le public n'eut pas même l'idée de réserver des applaudissements qui, devant un pareil don de soi, ne pouvaient être parcimonieux.

 

Elle a ainsi chanté presque quinze ans d'une voix altérée, renaissante parfois, forte d'une nouvelle puissance, mais plus jamais la même. Et c'est épreuve, et c'est bonheur, d'entendre au cœur de cette voix, travailler et mûrir des œuvres musicales, parfois jusqu'à la déchirure. Dans les premiers enregistrements de "Perlimpinpin", le timbre est ainsi cristallin, mais c'est pourtant dans celui de 1987 au Châtelet, que l'interprétation prend toute sa densité. Le désespoir est dans les mots lorsqu'elle écrit "Le soleil noir", mais il s'inscrit dans la voix, lorsque celle-ci se brise dans un cri, presque un arrachement vocal, en 1993, lors de sa dernière apparition au Châtelet. De son ultime disque, elle disait : "il n'est pas audible". Et cependant, il faut l'écouter (et pas seulement la lire) nous redire dans un souffle alors, d'une force où le sens prend exactement son rythme :

"N'oublies pas

Qu'au bout de la nuit
Doucement
L'aube revient quand même
Même pâle
Le jour se lève encore.
"

Car enfin, au terme de son chemin de voix, s'est accompli, à ce moment, le désir de vivre jusqu'à la limite de soi énoncé, bien des années plus tôt, dans une chanson énigmatiquement titrée : Le bourreau :

"J'aurai vécu d'avoir aimé
j'aurai tout pris tout partagé,
….
Au dernier souffle de ma vie,
Il ne prendra qu'un corps sans vie,
Le bourreau, le bourreau, le bourreau…
"
 

Danielle Moyse
(Texte paru dans la
Lettre n°9)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

X.Voici le soleil, en novembre, inattendu

 

Voici le soleil, en novembre, inattendu.

Un ciel bleu, le soleil doux, comme pour me réchauffer.

 

Les feuilles des  arbres, dans cette lumière, sont belles à regarder, et aussi les feuilles sous mes pieds, comme un tapis sur le chemin qu’il faut prendre.

 

Aller à cette rencontre, aller à la rencontre de la mémoire.

La souvenance qu’il y a dix ans, Barbara  a cessé de voir ces feuilles d’automne, qu’elle a stoppé ses chemins d’automne à pas craquants.

 

Etrangement, quand je suis ce chemin, à la rencontre des mes souvenirs, ces feuilles qui craquent, cela me fait du bien, cette fois-ci , car  j’ai en perspective ce beau spectacle à voir au Théâtre des Variétés, organisé par Barbara Perlimpinpin.

 

Et je me souviens de la rose dans ses chansons, et des roses données, reçues, qu’elle a données tant et tant au public. Je me souviens de la rose que j’ai donnée pour  me faire pardonner, et maintenant la rose pour dire je suis là.

 

Et c’est la rose que je pose là.

A Bagneux.

 

Et je vois  ces  roses venues de Göttingen, quelle tendresse, toujours ce respect pour Barbara et sa chanson Göttingen, au delà des frontières.

Ce spectacle au Théâtre des Variétés, un éblouissement, car ces artistes, comme le public sont ensemble  dans leur amour pour elle. Cela  se sent, se voit. Même avant que le rideau se lève. Quelque chose se passe, une attente, une électricité, un courant d’amour partagé.

Durant le spectacle, je frissonne, je pleure, je me souviens.

 

Anne Sylvestre qui en robe de beau velours noir attaque - pas en chantant mais en disant -

Y’aura du monde (à l’enterrement) m’émeut particulièrement.

 

Les artistes regardent ensemble avec nous un extrait de la vidéo de Pantin, après avoir chanté L’aigle noir  et nos applaudissements se mêlent à ceux des spectateurs de Pantin.

Je sens tout à coup un frisson dans mon dos. Je ferme mes yeux, et juste un instant, un tout petit instant je retrouve cette expérience formidable, presque comme  une expérience physique d’assister à un concert de Barbara. D’être protégée par une bulle d’amour, dans une belle salle de spectacle, emportée par les vagues de lumière et d’applaudissements, emportée par cette voix si chaleureuse et unique qu’est la voix de Barbara.

 

Voici le soleil, en novembre, inattendu.

 

                               Cornelia Nauta  (Novembre 2007)